Avec L’Imprudence, Alain Bashung signe l’un de ses disques les plus troubles, les plus feutrés, et sans doute les plus profondément intimes. Un album que beaucoup ont qualifié de sombre à sa sortie, comme si la pénombre était devenue chez lui un symptôme. Lui s’en amuse : « À chaque fois que je sors un disque, ce ne sont pas des journalistes que je vois, mais des docteurs. Ils me prennent le pouls, me disent que ça ne s’arrange pas. » Sourire en coin. Toujours.
Car L’Imprudence n’est pas un disque de désespoir. C’est un disque de décantation. Bashung y avance à pas lents, acceptant les silences, les creux, les renoncements. « J’ai l’impression que le temps fait partie intégrante de l’album », dit-il. Rien ici n’est fulgurant, tout s’est construit « par petites pierres ajoutées les unes aux autres ». Une œuvre qui assume sa lenteur comme une résistance à l’agitation contemporaine.
L’album est né de démotivations, de détours, de films tournés « pour oublier », puis de retours à la table de travail. Une création fragmentée, traversée par des événements personnels, des périodes de découragement, mais aussi par des visions persistantes : le cinéma expressionniste, Orson Welles, Le Docteur Caligari, les éclairages contrastés, les décors mentaux. « Ce sont d’anciens fantasmes », reconnaît Bashung. Pas des concepts plaqués, plutôt des obsessions qui affleurent, naturellement, parce qu’elles n’ont jamais disparu.
Musicalement, L’Imprudence est un disque de tensions retenues. Bashung y pense les silences autant que les notes. « J’ai beaucoup pensé aux silences pour ce disque », confie-t-il. Des silences qui surgissent après le bruit, pour exister pleinement. D’où le choix de musiciens capables de jouer avec l’absence autant qu’avec la matière. Steve Nieve, impressionnant d’économie. Marc Ribot, familier des dérapages contrôlés. Les Suisses de Mobile In Motion, dont l’électronique « n’a pas la froideur habituelle », mais une sensualité presque organique.
Et puis il y a Arto Lindsay, présence fantôme, guitariste au sens trop étroit pour le définir. Leur collaboration s’est faite à distance, « par télépathie ». Bashung admire chez lui cet équilibre rare entre radicalité et sensualité : « On peut mélanger les deux et se ramasser complètement, alors que là, c’est abouti, incroyablement beau. On a l’impression que la musique avance. » Une phrase qui pourrait résumer tout l’album.
Au cœur de L’Imprudence, l’écriture reste un territoire mouvant. Bashung travaille lentement, parfois douloureusement. « Je peux trouver 80 % des paroles très vite, puis il me faut six mois pour achever les 20 % restants. » Les mots comptent, leur ambiguïté aussi. Il revendique l’intraduisible du français, ses pièges sémantiques, ses doubles fonds. Le verbe « irradier », par exemple, qu’il aime pour ses sens opposés, lumière ou danger. Chez Bashung, les mots ne rassurent pas : ils ouvrent des failles.
L’écriture à quatre mains avec Jean Fauque atteint ici une forme de maturité trouble. Rien n’est figé, tout peut changer de sens avec le temps. « J’ai vu à quel point je me méfiais de certains mots à tel moment et qui me paraissaient nécessaires à d’autres. » Les textes deviennent des surfaces sensibles, capables d’absorber l’expérience vécue longtemps après leur naissance.
On a souvent voulu lire L’Imprudence comme la face sombre de Fantaisie Militaire. Bashung balaie la comparaison avec ironie : « En comparaison, on dirait du… Carlos. » Pourtant, quelque chose s’est déplacé. Là où Fantaisie Militaire portait encore une énergie frontale, L’Imprudence accepte la fatigue, la vulnérabilité, une forme d’apaisement paradoxal. « Je me sens apaisé, comme quelqu’un qui a pu mettre des mots sur des douleurs et des événements. » L’album agit comme un journal intime mis en musique, sans pathos, sans effet cathartique démonstratif — mais avec une honnêteté rare.
Le titre lui-même dit beaucoup. L’Imprudence comme un mot romantique, presque ancien. Bashung y voit une liberté menacée, un luxe en voie de disparition : « Merde, que nous reste-t-il comme quota d’imprudence à chacun ? » Sans imprudence, dit-il, « il ne peut plus rien nous arriver. Et c’est la mort. » Tout est là. Le disque avance sur cette ligne fragile, entre retenue et abandon, contrôle et lâcher-prise.
Bashung n’a pas réécouté l’album depuis sa gravure à Abbey Road. Comme souvent, il préfère laisser ses disques vivre sans lui. Il sait trop bien que réécouter, c’est replonger dans les circonstances, les tensions, les doutes. Une chanson, pour lui, n’est jamais un aboutissement définitif, encore moins un résumé. « Chaque disque est une petite brique. J’ai toujours peur que ce soit la dernière. »
Avec L’Imprudence, Alain Bashung ne cherche ni le tube ni la consolation. Il accepte de « laisser venir », comme il le chante dans Tel. Un conseil qu’il dit ne pas toujours s’appliquer à lui-même, mais qu’il transforme ici en méthode artistique. Un album de maturité, non pas résignée, mais lucide. Un disque qui ne rassure pas, mais qui accompagne. Et c’est peut-être là sa plus grande imprudence.









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