Revoir la tournée des grands espaces afin d’accepter le deuil

Plus de 15 ans plus tard, la disparition d’Alain Bashung a laissé un trou béant dans le coeur de ses fans – répartis sur quatre décades. C’est sur scène que le maître a dessiné son dernier passage : un tour crépusculaire baptisé la Tournée des Grands Espaces, qu’il est impératif de redécouvrir afin de juger l’immense densité d’une oeuvre cohérente et puissante.


La trajectoire d’Alain Bashung n’a rien d’un succès instantané. Elle est faite de détours, d’obstination et d’années passées à frapper aux portes. Lorsqu’en 1980 surgit « Gaby », extrait de Roulette russe, le public découvre un artiste qui, en réalité, travaille son art depuis près de quinze ans. Dès 1966, à seulement 19 ans, Bashung enregistre un premier 45 tours sous le pseudonyme de David Bergen. Suivront les tentatives, les échecs, les chansons alimentaires, les studios traversés sans lendemain. Puis, enfin, cette chanson au groove nerveux et au texte à double fond qui change tout. Gaby propulse Bashung sur le devant de la scène et révèle une voix singulière, déjà chargée d’ironie, de mélancolie et d’ambiguïté.

Le succès ne se dément pas. En 1981, Pizza confirme l’essai et installe durablement Bashung dans le paysage français, porté par « Vertige de l’amour », tube déviant et entêtant. L’année suivante marque un virage radical avec Play blessures, écrit avec Serge Gainsbourg : un disque froid, heurté, presque hostile, qui déconcerte autant qu’il fascine et affirme définitivement Bashung comme un artiste qui refuse la facilité. À partir de là, il avance à sa manière : reconnaissance critique, Victoire de la musique en 1986, puis consécration populaire et artistique avec Osez Joséphine en 1991, qui lui vaut trois Victoires. Suivront Chatterton, aventure sonore audacieuse, Fantaisie militaire en 1998, sommet de maturité, et L’Imprudence en 2002, disque sombre et magnétique.


C’est après huit années d’absence scénique que Bashung revient avec ce quatrième album live, dont la version filmée paraît en DVD. Le dispositif scénique est minimal, presque ascétique : une scène en plan incliné, deux écrans de projection, une table ronde de bistrot avec un verre pour seul accessoire. Bashung, immobile, campé derrière son pied de micro, manteau de cuir et lunettes noires, semble défier le temps. Dès les premières notes de « Tel », la magie opère. Le concert installe immédiatement un climat de tension poétique, entre gravité, vertige et onirisme. Plus de deux heures durant, sur 28 chansons, Bashung impose une présence hypnotique.

Les titres récents, L’Imprudence et Fantaisie militaire, prennent ici une ampleur nouvelle, magnifiés par des arrangements précis et le jeu de musiciens d’exception. Le passé n’est jamais loin : « Vertige de l’amour », « What’s in a Bird », « Osez Joséphine » ou « Madame rêve » dialoguent naturellement avec les morceaux les plus sombres. Le concert devient un voyage à travers toute l’œuvre, cohérent, tendu, sans temps mort. Deux heures d’une intensité rare.

La captation vidéo est exemplaire. L’image frôle la perfection : couleurs saturées mais maîtrisées, grande précision, éclairages de scène restitués sans bavures ni artefacts. Un exploit dans l’univers du concert filmé, souvent trahi par des choix techniques approximatifs. Ici, chaque plan sert la musique et l’atmosphère.


Côté son, l’édition se montre tout aussi généreuse : stéréo, Dolby Digital 5.1 et DTS 5.1. Les pistes multicanales se distinguent par leur dynamique, leur clarté et une spatialisation immersive. Le spectateur est littéralement plongé dans la salle, avec un caisson de basses intelligemment exploité. La piste DTS se révèle la plus fine, offrant une écoute subtile et enveloppante.

Les suppléments prolongent intelligemment l’expérience. Bashung(s), film de 56 minutes réalisé par Dominique Gonzalez-Foerster, propose un regard sensible sur la tournée. Entre répétitions à la campagne sous la chaleur de l’été 2003, balances sur scène et tournages vidéo, on découvre un Bashung au travail, entouré de ses musiciens. Ces séquences sont ponctuées d’un entretien mené par Pierre Lescure, qui ouvre une fenêtre rare sur l’intimité de l’artiste, sa méthode, ses doutes et son rapport à la création.


Autre bonus conséquent : une sélection de douze clips, dont deux inédits, Climax 4 et Elvire, diffusés lors du concert. Sans surprise formelle, mais avec le plaisir de retrouver des œuvres marquantes comme « Madame rêve » avec Fanny Ardant, ou des réalisations signées Jacques Audiard et Jean-Baptiste Mondino, témoignant de l’exigence esthétique constante de Bashung.

À la fois document de scène, bilan artistique et objet éditorial soigné, ce DVD s’impose comme une pièce essentielle pour comprendre l’œuvre et la stature d’Alain Bashung. Un témoignage rare, à l’image de l’artiste : élégant, exigeant, profondément habité.

Bashung La tournée des grands espaces est disponible en DVD d’occasion mais également en streaming. 

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